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La vertigineuse transformation de l'industrie du paiement

La vertigineuse transformation de l'industrie du paiement

Tags : Bank Carte Bancaire GAFA Payment

June 2019

Dossier paru dans   Le Monde le 05 juin 2019

Longtemps assimilée à une austère affaire de tuyauterie bancaire, la facilitation des paiements du quotidien fait désormais figure de véritable mine d'or. De puissants acteurs émergent, se disputant à coups de milliards une activité innovante et stratégique.

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Payer l'addition au restaurant sans faire signe au serveur, sans attendre la 
note, grâce à un identifiant sur la table du déjeuner, fait partie des innovations sur lesquelles travaille Lyf Pay, l'application de paiement mobile soutenue notamment par BNP Paribas et le Crédit mutuel. Un autre projet maison permet de régler son parking sans quitter son volant, par la lecture de la plaque d'immatriculation.

Tapie derrière ces petits services du quotidien se dessine la nouvelle obsession de l'industrie du paiement : faire disparaître le paiement. A l'image de l'achat avec le one clic (« en un clic ») d'Amazon. Ou d'un Uber, le géant du VTC, qui transporte ses clients sans qu'ils aient à sortir leur portefeuille, la course étant réglée automatiquement par le biais de l'application mobile. « On aime consommer, mais personne n'aime payer. Progressivement, pour toute une série de transactions liées à la vie quotidienne, le paiement va s'effacer en arrière-plan », prédit Marc Niederkorn, spécialiste de la question au sein du cabinet McKinsey.

Le paiement n'a longtemps été qu'une affaire de tuyauterie déléguée dans les banques 
aux collaborateurs les moins gradés. En quelques années, cette industrie austère a entamé une étonnante « remontada », transformant une simple commodité en une activité innovante et stratégique, que se disputent à coups de milliards de dollars les institutions financières, les start-up et les géants de la tech.

Plus de code SMS


Le succès du néerlandais Adyen illustre cette nouvelle puissance. Si la start-up n'a pas quinze ans d'existence, elle a réussi une razzia sur le marché des e-commerçants. Son nom reste inconnu du grand public, mais c'est notamment elle qui traite les paiements d'Uber (elle a contribué à installer dans le paysage le paiement en « zéro clic »), Blablacar, Netflix, Spotify et Deezer, eBay, Gap, H&M, Leboncoin ou Showroomprivé et de plus de 3 400 autres clients. « En France, Adyen a déjà la même part de marché qu'un grand réseau bancaire sur le secteur du commerce en ligne », ne peut que constater un banquier français. Pour les paiements en ligne, Adyen vend à ses commerçants un paiement « sans friction », qui saute la case de la sécurisation de la transaction par l'envoi d'un code SMS. L'e-marchand n'est plus protégé par une banque en cas de fraude. En contrepartie, il ne perd pas de clients en route, alors que l'étape du SMS ferait échouer « 12 % des achats en France, et 40 % aux Etats-Unis », selon la start-up.

Et pour sécuriser ses transactions, Adyen utilise un algorithme qui lui permet, par exemple, de déceler si le numéro de la carte bancaire a été entré par un robot, en évaluant si la vélocité avec laquelle les chiffres sont reproduits dépasse la dextérité humaine.

Aux marchands en ligne, comme aux chaînes de magasins ayant pignon sur rue, l'entreprise propose une offre clés en main, qui leur permet d'accepter toutes les solutions de paiement, y compris les chinoises Alipay ou WeChat Pay. « Quand un groupe veut se lancer dans plusieurs pays, il doit signer avec 70 ou 80 banques locales. Avec nous, le commerçant ne signe qu'un contrat, pour une seule intégration technique. Nous remplaçons tous les intermédiaires », explique Philippe de Passorio, directeur général d'Adyen France. Nous voulons être le moteur silencieux du commerce mondial. »

Le secteur est en effervescence

Les investisseurs apprécient. Alors que son revenu net n'a pas dépassé les 350 millions d'euros en 2018, l'entreprise vaut désormais en Bourse plus de 20 milliards d'euros, soit plus que la Société générale. Dès son premier jour de cotation à Amsterdam, en juin 2018, Adyen a surpris le marché en doublant sa valeur en quelques dizaines de minutes.

Son concurrent américain Stripe, avec un positionnement identique, a été valorisé lors de sa dernière levée de fonds, en janvier, 22,5 milliards de dollars (20 milliards d'euros). Depuis, le secteur est en effervescence. L'américain Fiserv a mis la main sur son compatriote First Data pour 22 milliards de dollars, le britannique Worldpay a accepté une offre d'achat de 43 milliards de dollars du géant américain Fidelity National Information Services (FIS) – la plus grosse opération dans le métier des paiements –, et, très récemment, l'américain Global Payments a annoncé le rachat de TSYS pour 21,5 milliards de dollars.

Autant de signes avant-coureurs de la formation d'une bulle ? « Le secteur offre une réelle plus-value économique et une capacité à se développer », analyse Marc Niederkorn. Selon McKinsey, le paiement (au sens large, en intégrant le compte courant utilisé pour les transactions) représente plus d'un tiers des revenus d'une banque. Et les perspectives s'annoncent excellentes : le nombre de transactions par carte bancaire augmente chaque année de 6 % à 8 % en Europe, porté par le sans-contact et le déclin du cash.

Surtout, l'expansion de l'e-commerce rebat les cartes. « Aujourd'hui, seulement 4 % à 5 % des dépenses dans le monde se font sur Internet. Nous n'en sommes donc qu'au tout début. Ce marché va exploser, avec des modèles d'affaires très différents de ceux du passé, affirme Guillaume Princen, directeur général Europe Continental de Stripe. En France, par exemple, un tiers des entreprises qui se sont créées ces dernières années sont des plates-formes ou des places de marché. »Les accompagner à l'international pour la partie paiement constitue une aubaine pour des spécialistes du paiement électronique comme Stripe ou Adyen.

Les GAFA, un pied dans la porte

Les GAFA ont déjà mis un pied dans la porte. Google, Apple, Facebook et Amazon déploient leurs solutions de paiement à travers le monde. « La véritable valeur de l'activité des paiements, c'est la donnée. Ils permettent de comprendre encore mieux les comportements des consommateurs, indique Julien Maldonato, associé chez Deloitte. Les Google de demain devront maîtriser la donnée de paiement. Soit les GAFA remporteront le match et renforceront leur puissance, soit de nouveaux acteurs, comme Adyen ou Stripe, deviendront les nouveaux géants. »

Quelle place restera-t-il alors aux banques ? Elles qui tenaient le haut du pavé conservent certes les tuyaux où circulent les flux financiers, mais commencent à voir les relations avec leurs clients commerçants leur échapper. « Le modèle traditionnel où l'on équipait les commerçants avec des terminaux de paiement est remis en cause », reconnaît un grand banquier de la place. Entre levées de fonds, cotations et rachats, leurs concurrents disposent de beaucoup plus de moyens pour investir dans les technologies les plus performantes.

Par le passé, l'Europe bancaire n'a pas su résister à la toute-puissance des réseaux américains Visa et MasterCard. Face à l'appétit des nouveaux champions américains et chinois du paiement, elle a choisi de répliquer en lançant un moyen de paiement domestique. Depuis le mois de novembre 2018, avec le soutien technique de la Banque centrale européenne, de nombreuses institutions proposent à leurs clients d'échanger des paiements instantanés, de compte à compte, sans passer par la carte bancaire. Ces virements électroniques, effectués en quelques secondes, devraient entrer progressivement dans les habitudes des Européens pour payer « de personne à personne », pour régler ses courses en supermarché, ou payer en ligne chez un e-commerçant. Le paiement est devenu un enjeu de stratégie industrielle et de souveraineté.

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Les établissements financiers ont encore du mal à faire parler leurs données

Les établissements financiers ont encore du mal à faire parler leurs données

Tags : Bank Big Data GAFA PSD2

August 2018

Article paru dans  Les Echos le 07 août 2018


Si les GAFA rêvent d'accéder aux données dont disposent les banques, celles-ci demeurent pour l'heure difficilement exploitables.

Les GAFA rêvent de mettre la main sur les données de consommation que les banques ont amassées au fil du temps sur leurs clients. Ces informations - certes précieuses - restent pourtant encore très difficiles à faire parler. De fait, les établissements commencent à peine à mettre de l'ordre dans les masses de données qu'elles ont en leur possession.

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Sous l'impulsion des évolutions réglementaires successives en Europe ( la deuxième directive sur les services de paiement puis surtout  le règlement européen sur la protection des données personnelles ), les banques ont en effet mis en place ces derniers mois des équipes de « data intelligence » chargées de fiabiliser les données et de casser les « silos » informatiques qui se sont progressivement sédimentés. Dans les banques, les différentes modalités de collecte d'information auprès des clients ne sont pas standardisées et les systèmes informatiques n'ont pas été conçus pour mobiliser les données de façon transversale.

Mettre de l'ordre dans leurs stocks de données est surtout devenu une nécessité pour des raisons commerciales et opérationnelles. Les réseaux bancaires sont nombreux à s'équiper  d'algorithmes d'intelligence artificielle pour améliorer leurs performances face au client comme dans les back-offices. Ces outils apprenant puisent justement leur « intelligence » dans les masses de données qui leur sont soumises.

Enfin sur un plan strictement marketing, maîtriser les données est une condition sine qua non pour parvenir à des offres individualisées, adaptées aux besoins de chacun des clients, à l'image de ce que proposent déjà les géants du net.

Pour mener ce chantier stratégique, les banques n'ont pas de temps à perdre. Contraintes par la réglementation européenne, elles doivent dès maintenant ouvrir l'accès aux comptes courants de leurs clients à des acteurs tiers qui en auraient fait la demande. Autrement dit, si elles ne parviennent pas à s'organiser pour faire parler les données de leurs clients, les fintech ou pire  les Gafa risquent de le faire à leur place...

Sharon Wajsbrot

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